Certains films racontent une histoire et d’autres laissent le temps faire son œuvre jusqu’à ce que l’Histoire vienne frapper à la porte.
Toutes mes sœurs, de Massoud Bakhshi, appartient à cette seconde famille. Le film commence comme un album domestique, avec cette douceur trompeuse des images d’enfance: des gestes, des visages, des intérieurs, des conversations, des corps encore protégés par l’illusion que grandir consiste seulement à changer d’âge puis, peu à peu, les années passent, Téhéran change, les filles deviennent des femmes et le documentaire révèle sa véritable matière: non pas seulement la mémoire d’une famille mais l’inscription d’une vie privée dans une tragédie politique.
De 2007 à 2025, Bakhshi filme trois sœurs dans une famille aimante, au cœur d’une société iranienne traversée par les traditions, les injonctions, les révoltes, les interdits et les espoirs. Le dispositif est d’une grande simplicité apparente: suivre le passage de l’enfance à l’âge adulte, laisser les visages se transformer, laisser les voix gagner en précision, laisser les questions devenir plus dangereuses mais cette simplicité est précisément ce qui donne au film sa puissance.
Rien n’y semble forcé. La grande Histoire n’entre pas avec fracas, elle s’infiltre dans les vêtements, dans les silences, dans la manière dont une jeune femme regarde la caméra, dans la façon dont une autre mesure soudain ce qu’il lui faudra affronter pour être pleinement elle-même.
Le film est touchant parce qu’il ne cherche jamais à fabriquer l’émotion. Il la recueille. Il observe ce miracle ordinaire et pourtant bouleversant: trois enfants deviennent des consciences. Elles ne naissent pas symboles, elles le deviennent parce que le monde autour d’elles les contraint à comprendre très tôt que leur liberté n’est pas une abstraction. Elle se négocie dans le corps, dans la rue, dans la famille, dans la loi, dans le regard des autres. Cette liberté n’est pas un slogan confortable. Elle est un risque.
C’est là que Toutes mes sœurs trouve sa beauté la plus profonde. Le film ne regarde pas ces jeunes femmes comme des icônes lointaines de la résistance iranienne mais comme des êtres entiers, contradictoires, drôles, pudiques, lucides. Leur force ne vient pas d’une posture héroïque. Elle vient d’une obstination à vivre. Elles rient, se souviennent, s’interrogent, doutent, s’affirment. Dans cette continuité de gestes modestes se dessine quelque chose de plus grand: la lente formation d’une dignité.
Le mouvement “Femme, Vie, Liberté” hante évidemment le film, non comme une note de bas de page historique, mais comme un horizon moral. Il donne une langue collective à ce que le film a patiemment vu naître dans l’intime: le refus de l’effacement, le refus d’une vie diminuée, le refus d’une société qui prétend aimer ses filles tout en les surveillant. Bakhshi filme cette contradiction avec une retenue remarquable. Il ne transforme pas ses personnages en arguments. Il leur rend leur complexité. C’est précisément parce qu’elles ne sont jamais réduites à une fonction politique que leur présence devient politique.
On pourrait dire que Toutes mes sœurs est un film sur l’Iran. Ce serait vrai mais insuffisant. C’est aussi un film sur la manière dont le cinéma peut sauver quelque chose du temps avant que le pouvoir ne tente de le confisquer. Filmer ces filles pendant dix-huit ans, c’est préserver la preuve qu’elles ont grandi, pensé, désiré, aimé, rêvé. C’est opposer à la brutalité des systèmes une archive fragile et lumineuse. Là où les régimes cherchent souvent à simplifier les êtres, le cinéma les rend à leur épaisseur.
Le contexte actuel rend le film encore plus douloureux. À l’heure où les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, ordonnées dans le cadre de la guerre engagée en 2026, ravivent la logique des blocs, des humiliations et des réflexes nationalistes, Toutes mes sœurs rappelle une vérité que la géopolitique oublie trop souvent: les peuples ne sont pas leurs dirigeants et les femmes qui luttent pour leur liberté ne gagnent rien à devenir les dommages collatéraux des stratégies de vieux hommes ivres de puissance. Les opérations militaires peuvent prétendre viser un régime, elles risquent aussi de cristalliser, chez celles et ceux qui espèrent une autre société, un sentiment anti-occidental que le pouvoir en place saura exploiter.
C’est en cela que le film met en colère autant qu’il émeut.
Non parce qu’il serait militant au sens étroit mais parce qu’il rend visible ce que la politique internationale rend trop souvent abstrait. Il y a, dans ces visages, dans ces voix, dans ces sœurs, une promesse que rien ne devrait venir salir.
Une promesse de contre-histoire. Une promesse de 1979 à rebours: non pas une révolution confisquée par les hommes, les dogmes et les appareils, mais une libération patiente, féminine, quotidienne, irréductible.
Massoud Bakhshi a déjà montré, avec Une famille respectable et Yalda, la nuit du pardon, son attention aux liens entre intime, morale et société. Avec Toutes mes sœurs, son retour au documentaire prend une forme presque testamentaire: il ne commente pas seulement l’Iran, il le regarde grandir dans les yeux de ces filles.
Le geste est d’autant plus fort qu’il refuse la grandiloquence.
Ce que l’on retient, finalement, ce n’est pas seulement la douleur d’un pays. C’est la lumière de ces jeunes femmes. Une lumière sans naïveté, sans certitude triomphale, mais obstinée. Elles ne demandent pas le pouvoir. Elles demandent l’air. Elles demandent la possibilité de vivre leurs croyances, leurs désirs, leurs contradictions, sans voir leurs sœurs ni leurs frères en humanité réprimés.
Elles ne veulent pas dominer le monde, elles veulent y respirer.
C’est peut-être cela, la plus grande force de Toutes mes sœurs, faire sentir que la liberté n’est pas une idée spectaculaire.
Elle est parfois un visage qui relève la tête. Une voix qui ne baisse plus. Une sœur qui regarde une autre sœur et comprend qu’elles ne sont plus seules.
En salle le 3 juin 2026.