Il y a des films qui avancent comme on entrouvre une porte dans une maison ancienne. On y entre avec prudence, presque sur la pointe des pieds, parce que les pièces que l’on traverse portent les traces de vies abîmées et, sans prévenir, une fenêtre s’ouvre. L’air circule. La poussière devient une matière lumineuse. Gouffres et merveilles de Jean Boiron Lajous, appartient à ces documentaires qui savent regarder la douleur sans lui céder tout l’espace.
Le film commence avec un sérieux presque évident. Christine, amie du cinéaste, porte une histoire familiale douloureuse, marquée par une mère tyrannique, une enfance fissurée et l’absence d’un père disparu trop tôt. Le projet pourrait s’enfermer dans la gravité du témoignage. Il choisit autre chose. Très vite, le documentaire devient un déplacement, au sens physique comme au sens intime. Un road movie à travers le sud de la France, une quête de lettre, une recherche de père, mais aussi une manière de comprendre ce que l’on fait de ce qui nous a manqué.
Cette route n’a rien d’un simple itinéraire. Elle devient un laboratoire affectif. Christine et Jean ne se contentent pas de raconter leurs blessures, ils les observent, les déplacent, les commentent, les rejouent parfois avec une irrévérence salutaire. Le film prend alors les allures d’un road trip analytique, traversé par deux pensées divergentes qui finissent par contaminer la forme elle-même. L’un filme, l’autre résiste. L’une se raconte, l’autre se découvre. À mesure que leurs récits se répondent, la relation filmeur filmé se trouble puis s’ouvre sur quelque chose de plus précieux : une amitié comme instrument de cinéma.
C’est là que Gouffres et merveilles trouve une beauté particulière. Le film ne prétend pas guérir. Il ne promet pas la réconciliation, ni la grande scène de réparation dont le cinéma abuse parfois. Il cherche plutôt une forme, une manière de bricoler avec le passé. Cette idée, dite dans le film, en devient presque la morale secrète. On ne répare pas toujours ce qui a été cassé. On peut en revanche l’habiter autrement, lui donner des couleurs, des gestes, des images, des chansons, une fantaisie.
Cette fantaisie est essentielle. Elle ne détourne jamais le regard de la violence, elle l’empêche seulement de régner seule. Les scènes pop, les échappées oniriques, les objets comme des talismans, les images qui surgissent entre rêve et pensée parasite, tout cela fait entrer de la lumière dans des sujets qui auraient pu rester oppressants. Le film devient touchant précisément parce qu’il refuse de confondre profondeur et austérité. Il sait qu’une blague peut être une arme de survie, qu’un éclat de couleur peut dire une douleur mieux qu’un aveu, qu’un geste absurde peut parfois atteindre une vérité très ancienne.
On pense alors à L’Épine dans le cœur de Michel Gondry, autre film où la famille est explorée avec un scalpel artisanal, presque tendre, où les blessures intimes se laissent approcher par le détour du bricolage cinématographique. Chez Boiron Lajous, cette parenté se joue moins dans l’imitation que dans une même confiance accordée aux formes modestes, aux images faites main, aux sentiments illustrés avec pudeur. Le cinéma ne vient pas ici embellir artificiellement le réel. Il vient lui offrir une respiration.
Il faut aussi accepter que l’attachement arrive par vagues. Au début, on peut rester à distance de Christine et Jean, de leur humour parfois abrupt, de leur façon de prendre la route avec des douleurs si grandes qu’elles semblent encombrer l’habitacle. Le film, patiemment, nous apprend leur température intérieure. Leur manière de sentir la vie, de se défendre contre elle, de s’y jeter malgré tout, finit par les rendre profondément attachants.
Gouffres et merveilles porte merveilleusement son titre. Il regarde les gouffres sans s’y complaire et les merveilles sans naïveté. Entre les deux, il trouve une ligne instable, cabossée, vivante.
Celle d’un cinéma qui ne soigne pas à la place de ceux qu’il filme mais qui accompagne, qui marche à côté, qui invente avec eux un langage pour continuer.